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Pourquoi nous manifestons

charlie

Nous venons de vivre un événement politique sans précédent avec la mobilisation de millions de citoyens samedi et dimanche en réaction à la tuerie de Charlie Hebdo, et de ses répliques meurtrières jeudi et vendredi. Ne faisons pas la fine bouche ! Ces citoyens défilaient autour de valeurs simples, claires et universelles : pour la Paix, pour la liberté d’expression et la liberté de conscience, pour l’unité du pays, contre la terreur et le racisme. Les valeurs républicaines dans leur traduction « Liberté, égalité, fraternité » étaient dans tous les esprits.

À Lille samedi, nous avons vu des familles entières avec enfants battre le pavé, 40.000 personnes selon les estimations. Dans un joyeux désordre faute de service d’ordre, chacun attendait patiemment que le cortège démarre. Beaucoup de participants n’étaient pas des habitués des manifestations mais pour autant des tas de panonceaux et banderoles ont été bricolées qui disaient toutes l’envie de résistance à la haine. Enfin, il était frappant de constater combien les foules rassemblées n’étaient pas pressées de se disperser, et au contraire restaient ensemble pour prolonger le plaisir d’être ensemble.

Le peuple est descendu dans la rue depuis mercredi d’une façon si massive que cela ne peut être sans signification quant aux attentes de nos concitoyens.

Il est heureux que la présence d’une brochette de dirigeants mondiaux, dont un bon nombre ne sont pas des références en matière de liberté de la presse ni progressistes, n’ait pas pollué la mobilisation. Disons-le, la venue du premier ministre hongrois Viktor Orban, du président gabonais Ali Bongo, du président turc Recet Erdogan et d’autres encore, à Paris pour pleurer avec nous les victimes des tueries de Charlie était parfaitement déplacée car ils ne partagent ni de près ni de loin les valeurs défendues par les manifestants.

À cet égard, François Hollande a commis une autre faute politique en accueillant Benjamin Netanyahou, premier ministre d’Israël, colonisateur et torpilleur de tout accord avec l’Autorité palestinienne, représentant d’un État confessionnel, puis en l’accompagnant à la synagogue de la Victoire comme si les juifs de France étaient « sous influence » d’Israël. Ils sont Français, et comme tels n’ont aucun rapport institutionnel avec le premier ministre d’Israël. Imagine-t-on la même chose avec le roi du Maroc ou le président algérien, pour tenter un parallèle ? En agissant ainsi, Hollande relégitime Netanyahou comme un interlocuteur « normal » et permet l’instrumentalisation du crime de quatre juifs français et tunisiens par ce politicien cynique. Beau bilan… Rendre hommage aux victimes était indispensable, mais surtout pas avec Netanyahou.

Nonobstant ces énormités politiques, pas surprenantes de la part du pouvoir en place, le peuple est descendu dans la rue. Il nous faut maintenant essayer de comprendre comment des fils de France ont pu tomber dans l’extrémisme religieux jusqu’au meurtre. Je précise que ce qui va suivre n’excuse évidemment en aucune manière les crimes perpétrés cette semaine, et que je ne conteste pas la responsabilité individuelle des tueurs. Que ce soient les frères Kouachi ou Amedy Coulibaly, les tueurs de Charlie puis de Montrouge et de la Porte de Vincennes, que ce soit si l’on remonte plus loin Mohammed Merah (tueries de Toulouse et Montauban en 2012) ou Khaled Kelkal (attentat de Saint-Michel, 1995), tous sont français ou ont vécu en France dès leur plus jeune âge. Ils ont donc baigné dans la culture française et ont été élevés dans un milieu populaire très défavorisé. L’échec de leur vie est aussi le nôtre. Échec de l’école qui n’a pas ou plus les moyens d’être la force intégratrice, attentive et dévouée à chacun qu’elle a pu être. Échec de notre système économique capitaliste qui marginalise des franges de plus en plus importantes de notre peuple, enferme dans la frustration (impossibilité de consommer dans un monde d’abondance) et crée des inégalités insupportables. Échec plus généralement d’un système social et économique qui devrait produire de l’égalité mais génère de la discrimination. Échec enfin de la prison, où sont relégués certains de nos enfants, ceux des familles pauvres, et qui est devenue plus que jamais l’école du crime. Tous les tueurs cités plus haut y sont passés, et pour aucun l’enfermement n’a été profitable en quoi que ce soit. C’est la République qui est en échec, pour ceux-là et pour bien d’autres qui sont dans la même situation. Alors que faire ?

Il y a une réponse de droite, autoritaire, que Manuel Valls a déjà esquissée, qui est celle d’un Patriot Act à la française, et qu’une partie de la droite soutiendra sans réserve. En gros, il s’agirait de « donner des moyens » supplémentaires au système judiciaire et policier pour protéger les Français, au détriment de certaines libertés individuelles. C’est médiatique, démagogique, cela donne une impression de fermeté qui peut rapporter des points dans les sondages. Et à court terme, ça ne coûte pas cher, ce qui est précieux par les temps qui courent. Personne ne fait d’angélisme concernant les menaces planant sur notre pays, la sécurité publique doit pouvoir démotiver et si nécessaire, empêcher de manière coercitive les apprentis terroristes. Mais la dernière loi contre le terrorisme date de novembre2014 ! Faut-il en ajouter une autre, après une avalanche sous Sarkozy ? Sérieusement, quelles solutions radicales et progressistes pourraient-elles sortir d’une nouvelle loi sécuritaire ?

Et puis il y a une réponse de gauche, qui serait de refaire la République en tenant compte des éléments d’analyse indiqués plus haut. Lutter contre la discrimination, avoir une véritable politique d’emploi, organiser autrement la richesse produite et celle déjà existante (qui est considérable), restaurer et améliorer les services publics partout où ils sont en rétraction (éducation, sécurité, justice…parmi d’autres), bref refaire la République en appliquant sa devise « Liberté, égalité, fraternité », pour que chacun de nos citoyens jouisse à la fois de droits formels mais aussi des conditions matérielles pour en profiter et faire sa vie. Et ça tombe bien, on dirait que les Français ont envie de cela ! Chacun sent bien qu’on ne peut continuer à trier et jeter toute une fraction de notre peuple sans conséquence pour le bien-être de tous. Oui il y a un problème d’identité en France quand une part des nôtres est renvoyée de manière explicite ou implicite à sa religion, identité par défaut dans une République laïque. Je pense que les manifestations conviviales et pacifiques de la semaine passée montrent un clair refus du communautarisme, qu’il soit subi ou volontaire. Cette politique républicaine et bien de gauche est le seul moyen de sortir par le haut de la peur et de l’autocensure déjà si répandues dans notre société. Jean-Luc Mélenchon a posé une bonne question jeudi 8 janvier : comment éviter que demain les journalistes et dessinateurs retiennent leur plume face aux menaces religieuses, et j’ajoute, face aux puissances financières ?

Hollande, Valls et consorts ne réussiront pas à répondre aux attentes citoyennes, embourbés qu’ils sont dans leur gestion libérale du pays. C’est l’heure des caractères et de la relève par le peuple !

Un FN hors de la République

J’ai assisté le 6 février 2014 à la dernière séance du procès opposant Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, dans ce que l’on appelle « l’affaire des faux tracts » de la campagne des législatives de 2012 à Hénin-Beaumont.

Riche journée à Béthune. On le sait, Marine Le Pen est traduite en justice à la demande de Jean-Luc Mélenchon après que des sympathisants FN aient distribué de faux tracts mettant en scène le candidat du Front de gauche à l’élection législative de juin 2012. J’ai pu assister aux deux dernières sessions de ce procès, le 10 décembre 2013 et le 6 février 2014,en compagnie de nombreux camarades du PG venus soutenir moralement notre cause.

Tout d’abord, j’ai découvert ce qu’est un tribunal et son fonctionnement. La justice y est rendue publiquement. Les petits délits et les affaires privées s’y retrouvent exposés sans fard. Le 10 décembre, notre affaire a été traitée après deux autres cas de droit commun relatifs à des faits de conduite sans permis et de violence sous l’emprise de l’alcool. Je crois pouvoir dire que mes camarades et moi-même étions souvent gênés d’assister à ces deux jugements qui disaient avant toute chose la condition des prévenus.

Pour revenir à notre affaire, l’avocat de Mme Le Pen, Me Wallerand de Saint-Just, a déployé à chaque occasion des trésors de ruses. Mines, bombes à retardement, mâchicoulis et chausse-trapes n’ont pas de secrets pour lui, mais en vain. Soulever une question prioritaire de constitutionnalité sur l’application d’un article du code électoral peut être après tout légitime, sauf quand on l’utilise soi-même dans une autre procédure où l’on est dans le camp de l’accusation… Bref, rien n’aura été épargné aux juges de Béthune, ni à la patience de Jean-Luc qui a fait l’effort de venir à deux reprises pour assister au procès, malgré un agenda qui est comme d’habitude très chargé.

Soulignons l’attitude du FN. Marine Le Pen n’est jamais venue aux audiences. Son avocat amuse le tribunal en multipliant des effets de procédure qui sont régulièrement désavoués par les juges. Enfin, tout de même, nous avons pu entendre aujourd’hui les plaidoiries sur le fond.

Je me permets de résumer très brièvement l’argument de la partie civile (nous) : il n’est pas admissible en démocratie qu’un candidat fabrique de toutes pièces un tract qui sera attribué faussement à un autre, sous peine de fausser le débat argumenté. Le citoyen doit pouvoir (c’est vrai tout le temps, mais encore plus en période électorale) faire son opinion sur la foi des documents produits par les candidats. À partir du moment où l’un d’eux crée des faux, c’est tout le mécanisme intime de formation de la conviction qui est enrayé ou dévoyé.

La thèse soutenue par le défendeur du FN est que la production du document incriminé relève de la liberté d’expression. Le lien entre Mme Le Pen et le faux tract ne serait pas établi, et donc la responsabilité de l’accusée ne saurait être mise en cause. D’ailleurs, Mme Le Pen « ne se sent pas concernée » par l’affaire. Quant à ses aveux sur France 3 Nord-Pas-de-Calais disant « j’assume » la responsabilité de ce tract, et annonçant qu’il y en aurait d’autres, il s’agissait pour elle selon Me Saint-Just de « couvrir ses troupes ».

On mesure par là le rapport à la vérité du FN, et son insertion dans le système républicain. Fausser le jugement des électeurs ne pose pas de problème à Mme Le Pen, qui loin de condamner ces pratiques, les a assumées puis s’est courageusement rétractée sur une ligne de défense inepte. Ces gens-là ne reculent devant rien, surtout pas la tromperie. Avis donc aux électeurs ! Le FN ne produit pas des arguments, il distribue de la fausse monnaie électorale. Finalement, l’affaire des faux tracts est un révélateur supplémentaire du caractère anti-républicain de ce parti.

Devant la gravité des faits, le PG invite à s’associer à un appel pour des élections honnêtes http://www.jean-luc-melenchon.fr/arguments/faux-tracts-de-marine-le-pen-appel-pour-des-elections-honnetes/ que je vous incite à relayer sans modération. Il a été rejoint par Pierre Laurent (PCF), Clémentine Autain (FASE), Christian Picquet (GU), Daniel Tartakowsky (LDH), Emmanuelle Cosse (EELV), Annick Coupé (Solidaires), Eva Joly, etc .

Résultat du délibéré le 3 avril prochain.