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Déchéance de valeurs de gauche

La question de la déchéance de nationalité secoue la gauche, enfin la vraie. Contrairement à ce que disent de subtils commentateurs de droites ou éditorialistes à gage, ce n'est pas le fait d'associer cette mesure au terrorisme qui pose en soi problème (tout le monde sait que c'est inefficace) mais que l'on ouvre une boîte de Pandore. Si l'on déchoit un terroriste de sa nationalité, qu'est ce qui interdit de pousser cette logique pour d'autres crimes ou délits, puisque Valls et ses sbires s'appuient sur la popularité de cette merveille ?

Justement, les documents préparatoires aux débats parlementaires ne sont pas faits pour nous rassurer puisqu'il a été dit au Conseil des ministre qu'"A la suite de la révision constitutionnelle, une loi ordinaire sera nécessaire pour fixer les modalités d'application de ces dispositions, notamment la liste des crimes pouvant conduire, en cas de condamnation, à la déchéance de nationalité." Voilà comment mettre une bombe juridique aux mains d'une prochaine majorité qui pourra triturer à sa guise la jolie loi Valls. Gageons que le concours de démagogie pourra continuer plus haut encore, la droite et le FN n'en demandaient pas tant !

Pourquoi nous manifestons

charlie

Nous venons de vivre un événement politique sans précédent avec la mobilisation de millions de citoyens samedi et dimanche en réaction à la tuerie de Charlie Hebdo, et de ses répliques meurtrières jeudi et vendredi. Ne faisons pas la fine bouche ! Ces citoyens défilaient autour de valeurs simples, claires et universelles : pour la Paix, pour la liberté d’expression et la liberté de conscience, pour l’unité du pays, contre la terreur et le racisme. Les valeurs républicaines dans leur traduction « Liberté, égalité, fraternité » étaient dans tous les esprits.

À Lille samedi, nous avons vu des familles entières avec enfants battre le pavé, 40.000 personnes selon les estimations. Dans un joyeux désordre faute de service d’ordre, chacun attendait patiemment que le cortège démarre. Beaucoup de participants n’étaient pas des habitués des manifestations mais pour autant des tas de panonceaux et banderoles ont été bricolées qui disaient toutes l’envie de résistance à la haine. Enfin, il était frappant de constater combien les foules rassemblées n’étaient pas pressées de se disperser, et au contraire restaient ensemble pour prolonger le plaisir d’être ensemble.

Le peuple est descendu dans la rue depuis mercredi d’une façon si massive que cela ne peut être sans signification quant aux attentes de nos concitoyens.

Il est heureux que la présence d’une brochette de dirigeants mondiaux, dont un bon nombre ne sont pas des références en matière de liberté de la presse ni progressistes, n’ait pas pollué la mobilisation. Disons-le, la venue du premier ministre hongrois Viktor Orban, du président gabonais Ali Bongo, du président turc Recet Erdogan et d’autres encore, à Paris pour pleurer avec nous les victimes des tueries de Charlie était parfaitement déplacée car ils ne partagent ni de près ni de loin les valeurs défendues par les manifestants.

À cet égard, François Hollande a commis une autre faute politique en accueillant Benjamin Netanyahou, premier ministre d’Israël, colonisateur et torpilleur de tout accord avec l’Autorité palestinienne, représentant d’un État confessionnel, puis en l’accompagnant à la synagogue de la Victoire comme si les juifs de France étaient « sous influence » d’Israël. Ils sont Français, et comme tels n’ont aucun rapport institutionnel avec le premier ministre d’Israël. Imagine-t-on la même chose avec le roi du Maroc ou le président algérien, pour tenter un parallèle ? En agissant ainsi, Hollande relégitime Netanyahou comme un interlocuteur « normal » et permet l’instrumentalisation du crime de quatre juifs français et tunisiens par ce politicien cynique. Beau bilan… Rendre hommage aux victimes était indispensable, mais surtout pas avec Netanyahou.

Nonobstant ces énormités politiques, pas surprenantes de la part du pouvoir en place, le peuple est descendu dans la rue. Il nous faut maintenant essayer de comprendre comment des fils de France ont pu tomber dans l’extrémisme religieux jusqu’au meurtre. Je précise que ce qui va suivre n’excuse évidemment en aucune manière les crimes perpétrés cette semaine, et que je ne conteste pas la responsabilité individuelle des tueurs. Que ce soient les frères Kouachi ou Amedy Coulibaly, les tueurs de Charlie puis de Montrouge et de la Porte de Vincennes, que ce soit si l’on remonte plus loin Mohammed Merah (tueries de Toulouse et Montauban en 2012) ou Khaled Kelkal (attentat de Saint-Michel, 1995), tous sont français ou ont vécu en France dès leur plus jeune âge. Ils ont donc baigné dans la culture française et ont été élevés dans un milieu populaire très défavorisé. L’échec de leur vie est aussi le nôtre. Échec de l’école qui n’a pas ou plus les moyens d’être la force intégratrice, attentive et dévouée à chacun qu’elle a pu être. Échec de notre système économique capitaliste qui marginalise des franges de plus en plus importantes de notre peuple, enferme dans la frustration (impossibilité de consommer dans un monde d’abondance) et crée des inégalités insupportables. Échec plus généralement d’un système social et économique qui devrait produire de l’égalité mais génère de la discrimination. Échec enfin de la prison, où sont relégués certains de nos enfants, ceux des familles pauvres, et qui est devenue plus que jamais l’école du crime. Tous les tueurs cités plus haut y sont passés, et pour aucun l’enfermement n’a été profitable en quoi que ce soit. C’est la République qui est en échec, pour ceux-là et pour bien d’autres qui sont dans la même situation. Alors que faire ?

Il y a une réponse de droite, autoritaire, que Manuel Valls a déjà esquissée, qui est celle d’un Patriot Act à la française, et qu’une partie de la droite soutiendra sans réserve. En gros, il s’agirait de « donner des moyens » supplémentaires au système judiciaire et policier pour protéger les Français, au détriment de certaines libertés individuelles. C’est médiatique, démagogique, cela donne une impression de fermeté qui peut rapporter des points dans les sondages. Et à court terme, ça ne coûte pas cher, ce qui est précieux par les temps qui courent. Personne ne fait d’angélisme concernant les menaces planant sur notre pays, la sécurité publique doit pouvoir démotiver et si nécessaire, empêcher de manière coercitive les apprentis terroristes. Mais la dernière loi contre le terrorisme date de novembre2014 ! Faut-il en ajouter une autre, après une avalanche sous Sarkozy ? Sérieusement, quelles solutions radicales et progressistes pourraient-elles sortir d’une nouvelle loi sécuritaire ?

Et puis il y a une réponse de gauche, qui serait de refaire la République en tenant compte des éléments d’analyse indiqués plus haut. Lutter contre la discrimination, avoir une véritable politique d’emploi, organiser autrement la richesse produite et celle déjà existante (qui est considérable), restaurer et améliorer les services publics partout où ils sont en rétraction (éducation, sécurité, justice…parmi d’autres), bref refaire la République en appliquant sa devise « Liberté, égalité, fraternité », pour que chacun de nos citoyens jouisse à la fois de droits formels mais aussi des conditions matérielles pour en profiter et faire sa vie. Et ça tombe bien, on dirait que les Français ont envie de cela ! Chacun sent bien qu’on ne peut continuer à trier et jeter toute une fraction de notre peuple sans conséquence pour le bien-être de tous. Oui il y a un problème d’identité en France quand une part des nôtres est renvoyée de manière explicite ou implicite à sa religion, identité par défaut dans une République laïque. Je pense que les manifestations conviviales et pacifiques de la semaine passée montrent un clair refus du communautarisme, qu’il soit subi ou volontaire. Cette politique républicaine et bien de gauche est le seul moyen de sortir par le haut de la peur et de l’autocensure déjà si répandues dans notre société. Jean-Luc Mélenchon a posé une bonne question jeudi 8 janvier : comment éviter que demain les journalistes et dessinateurs retiennent leur plume face aux menaces religieuses, et j’ajoute, face aux puissances financières ?

Hollande, Valls et consorts ne réussiront pas à répondre aux attentes citoyennes, embourbés qu’ils sont dans leur gestion libérale du pays. C’est l’heure des caractères et de la relève par le peuple !

Charlie Hebdo : résister pour conjurer l’horreur

Il y a des soirs où les mots manquent, alors que les idées et sensations se bousculent dans nos têtes. Larmes, colère, incrédulité, sentiment d'irréalité…

Avec l’assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo et de deux policiers, nous avons vécu ce jour une tragédie qui marquera chacun et chacune d’entre nous. De lâches meurtriers se sont attaqués à des journalistes et dessinateurs qui incarnaient la liberté d’écrire et de rire de tout.

Notre peine est redoublée par le fait que nous connaissions depuis des années les figures sympathiques et militantes à leur façon des victimes. Les dessins et le style des Cabu, Wolinski, Charb et Tignous nous étaient si familiers depuis tant d’années qu’ils nous ont tous influencés d’une manière ou d’une autre. Ils ne peuvent être remplacés, une autre génération doit prendre maintenant la relève pour que vive la presse libre.

Les disparus de Charlie Hebdo représentaient ce qu’un fondamentaliste ne peut pas accepter : la liberté d’être irrespectueux. Alors qu’une grande partie de la presse est liée par le conformisme libéral, soit par paresse, soit par dépendance aux annonceurs publicitaires, Charlie fait partie du petit nombre de journaux qui cultive son indépendance économique pour ne dépendre que de ses lecteurs.

Bernard Maris, économiste libre et iconoclaste (un keynésien, c’est dire !), fait aussi partie des victimes. Sa voix et son impertinence nous manquerons là comme sur France Inter…

Quelle belle mort vous avez eu mes camarades ! Tomber sous les coups du fanatisme à front de bœuf que vous vous plaisiez à dénoncer à longueur de numéros, c’est confirmer combien votre combat était juste, combien vous avez touché là où ça fait mal.

Les écervelés qui vous ont ôté la vie ne représentent rien, et surtout pas « les musulmans ». En vous abattant, ils ont voulu vous faire taire. Avaient-ils conscience d’attenter à une part de la culture de notre pays incarnant les valeurs de mai 68, héritière des libelles de l’Ancien Régime, des feuilles de la Révolution et des satiristes de presse ? Vous avez perpétué tant bien que mal une culture libertaire de l’ironie grinçante, ce petit pas de côté qui fait ressentir, réfléchir et réagir.

La réaction des foules qui se sont pressées spontanément ce soir sur les places de France fait chaud au cœur. Cependant, elle ne répond pas (encore) au problème du maintien du pluralisme dans la presse. En particulier, garantir l’existence de Charlie Hebdo est maintenant un enjeu politique, sinon les terroristes auront atteint leur but !

Face aux féodalités économiques comme face aux fanatismes, résistance !